Graphite
Je suis là, assis à la table du salon. Le jour tombe et la douceur de la suspension au-dessus de moi enveloppe l’espace. Une musique au piano joue en arrière-plan et une bougie s’essaie à l’immobile.
L’envie est là mais l’inspiration se fait désirer.
La double page ouverte de mon carnet à dessin reste vierge devant moi, alors j’écris.
Enfant, je me rêvais en dessinateur. Je préparais mon bureau comme si ma vie en dépendait : carnets à gauche, crayons bien taillés à droite, une feuille blanche au centre. J’étais prêt. À quel moment va-t-on se lancer ? Esquisser le premier trait, celui qui annonce l’œuvre. Gilles Deleuze, dans son étude sur Francis Bacon, décrit ce moment comme une catastrophe nécessaire : la toile n’est jamais vierge, elle est déjà pleine de “clichés” qu’il faut traverser pour atteindre quelque chose de vrai. Le premier geste est une destruction autant qu’une création.*
Je me sens comme cet enfant figé devant sa feuille immaculée : risquer l’erreur, la rature, le mauvais équilibre, ou même le ratage complet. Voilà le blocage. À vouloir être parfait d’emblée, on s’interdit d’apprendre. Pendant très longtemps, je me suis interdit de dessiner : pas assez doué, trop de gribouillis, trop de risques de jugement.
Les outils numériques m’ont permis de pallier à ce risque du papier. Sauvegarder, revenir en arrière, décaler un peu, non, revenir, décaler à nouveau dans l’autre sens : une liberté infinie qui déconnecte pourtant la pensée du geste manuel. J’ai ressenti cela comme une limitation, une rupture, un manque même : le besoin de toucher, de ressentir dans l’espace.
Quelque chose que la lampe au-dessus de moi incarne mieux que n’importe quel écran. Lorsqu’on touche le papier washi de sa toile, il est granuleux, légèrement pelucheux, et c’est cette matière-là, imparfaite et vivante, qui diffuse cette lumière si chaleureuse. Noguchi aurait pu choisir des matériaux de son temps comme le verre ou le plastique, il a préféré le bambou et le papier, hommage à l’artisanat japonais et son savoir-faire ancestral.
Ce soir, je ne dessinerai pas la dixième version des plans du dernier étage de la maison, ni la jatte en bois posée devant moi. Ce soir, j’écris.
L’écriture est un médium nouveau pour moi. Je commence tout juste à l’appréhender : je teste, j’essaie, je rature, beaucoup. Ma main est engourdie par des années à pianoter sur un clavier, mais je retrouve quelque chose dans ce geste lent, dans cette résistance du papier. J’écris pour poser mes idées, pour comprendre et transmettre ce que je ressens de manière intuitive pour finalement prendre simplement du plaisir.
Je n’ai jamais eu de prédisposition particulière au dessin, à la peinture ou à l’écriture mais je vais retourner à mon carnet et finalement me lancer, même pour un trait de graphite maladroit.
Bon dimanche
Mathieu
*Sur la Peinture : Cours Mars-Juin 1981, Gilles Deleuze, Les Éditions de Minuit.




